Un récit, La Vallée des loups / Patrick Breuzé

Patrick Breuzé

Beaucoup de lecteurs voient en Patrick Breuzé un successeur de Roger Frison-Roche. Avec Le Silence des glaces et La Grande Avalanche, il a su s’imposer comme un grand écrivain de la montagne. Voici un récit extrait de La Vallée des loups, un recueil publié en 2002 et disponible chez l’auteur.

Un café arrosé, commanda l’homme accoudé au comptoir.

Son dos, arrondi par l’épaisseur de sa canadienne, lui donnait un aspect massif, rustaud. Au col et aux épaules, des auréoles apparaissaient sur le tissu marron, dessinant des continents aux frontières imprécises.

– Arrosé de quoi ? interrogea Angèle dont la main hésitait entre les verres à rhum et ceux, plus ventrus, réservés aux alcools forts.
– De l’enfianne, si vous en avez.
– J’ai de la gnôle… risqua la patronne.

Elle gardait ses distances comme toujours avec les inconnus, surtout avec ceux qui n’emportaient pas sa confiance au premier regard.

– Servez, ça réchauffera toujours, acquiesça l’homme.

Il s’était déplacé d’un demi-tour, cherchant à accrocher le regard des trois habitués assis au fond de la salle. Aucun d’eux n’avait levé le nez, mais ils ne perdaient pas pour autant un souffle de ce qui se passait.

Repoussant son verre, juste histoire de faire un geste, Antonin Baud s’adressa à ses voisins avec des mots secs, durs comme des coins de bois.

– Qui c’est ? demanda-t-il, le menton pointé en direction du comptoir.
– Un de passage, y traîne au village depuis ce matin, répondit son voisin de face, un homme maigre dont les épaules tombantes semblaient retenues par les épaulettes de son blouson.
– Il est venu au marché ?
– C’est bien possible, vu la taille de son sac.

Posé au sol, un sac tout en hauteur tenait en appui contre le comptoir. Ce n’était pas un sac à dos à lanières comme il est encore courant d’en voir mais une sorte de sac à grosses coutures, corseté de bandes de cuir noir. Un cadenas de cuivre, passé dans les œillets, en assurait la fermeture.

– La même chose, dit l’homme en tapotant son verre sur le comptoir. Ses doigts aux articulations saillantes témoignaient de leur habitude à tenir des manches d’outils.
– Vous voulez un café avec ? demanda la patronne. Elle savait d’expérience qu’un homme qui joue avec son verre a quelque chose à dire.
– Ça ira… et se ravisant : et puis si, ça peut pas faire de mal. Dites-moi, demanda-t-il, appuyé sur un coude pour mieux se pencher par-dessus le comptoir, il doit bien y avoir une société de chasse par ici.
– Oui, bien sûr.
– Et… qui s’en occupe ?

La patronne des Trois Cascades hésita. Fallait-il donner le nom ou indiquer à l’étranger que le président de la société de chasse était assis au fond de la salle ? Elle n’eut pas à réfléchir.

– Qu’est-ce qu’on lui veut à la société de chasse ? lança Antonin Baud avec ce ton d’adjoint au maire qu’il se croyait obligé d’adopter pour parler en public.

L’homme du comptoir se retourna, plissa le front d’un mouvement de sourcils et parla d’une voix calme.

– C’est pour prévenir qu’il y a un couple de loups dans la vallée.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? lâcha Antonin Baud, les mains posées sur la table pour se lever plus aisément.

Malgré ses soixante-deux ans, Antonin en imposait encore. À grands pas, il se dirigea vers le comptoir, main tendue. Vieux réflexe de militant : quand tu connais pas, tu apprivoises d’abord et tu serres après.

– Antonin Baud, président de la société de chasse.
– Roman Liescu, chasseur de loups.
– Quoi ?
– Chasseur de loups, répéta l’homme à la canadienne.

Antonin Baud fit un pas en arrière pour mieux toiser celui qui lui faisait face. Un faux maigre mais pas une once de graisse, estima-t-il d’un coup d’œil comme il l’eût fait d’une bête à dépecer. Trente-cinq, quarante ans et pas pourri.

– Et tu viens d’où comme ça ? demanda Antonin, décidé à ne pas s’en laisser compter par un rouleux de vingt ans son cadet.
– J’arrive du Mercantour, c’est au sud, dans les Alpes.
– Oui, je connais, mais ça ne me dit pas ce que tu viens faire dans la vallée.
– Je piste un couple de loups depuis trois semaines. Ils se sont réfugiés dans la combe au-dessus du col. Un jour ou l’autre, ils vont s’attaquer au bétail ; alors je suis descendu prévenir.
– Viens t’asseoir, on va causer, dit Antonin Baud.

Ce faisant, il lui prit le bras pour l’entraîner vers le fond de la salle où les deux autres
n’avaient pas perdu un mot de la conversation.

– Angèle, quatre roteuses, on va avoir soif.
– Alors comme ça tu chasses les loups ? lui dit Antonin Baud, au moment de s’asseoir, mais, mon pauvre ami, y a belle lurette qu’il n’y a plus de loups par ici.
– Ils sont revenus.
– Dans les parcs naturels, mais pas dans nos vallées. On est tous les trois chasseurs, ajouta Antonin avec son air de brave homme, on n’a jamais vu l’ombre d’un poil de loup.
– Ils sont arrivés il y a deux jours, dans la nuit, reprit l’homme avec calme. Un couple de jeunes, mais les autres vont suivre. En hiver, les loups ne vivent jamais seuls.
– Et qu’est-ce qui te dit que ce ne sont pas des chiens ? l’interrompit Antonin Baud en tendant son verre à la patronne du café.

Elle servait le vin de haut pour lui laisser le temps de bien s’enrouler au fond du verre. Des grains d’air s’en échappaient, hésitaient un instant, tournoyaient, puis remontaient en chapelet vers la lumière. Sans attendre que les autres fussent servis, Antonin vida son verre d’un trait.

– T’as dû confondre avec des chiens voilà tout, dit-il, le verre encore à la main.
– Les chiens, je connais, les loups aussi, répondit l’homme en même temps qu’il ouvrait le cadenas de son sac. Sa main en tira un museau allongé, couvert de poils, bientôt suivi d’une double rangée de crocs ; enfin la tête tout entière, aplatie comme sous un coup de madrier, apparut.
– De Dieu ! souffla Antonin, où t’as eu ça ?
– Je l’ai tué dans le Mercantour, il avait égorgé près d’une centaine de brebis. Un solitaire, un vrai tueur. Vingt jours et autant de nuits pour le piéger.
– Le piéger ? l’interrompit Antonin, l’œil en arrêt.
– Le piège et le couteau, y a rien de mieux, poursuivit le chasseur, la main sur un pan de sa canadienne pour dégager l’énorme coutelas attaché à sa ceinture. Son pouce glissa de haut en bas sur le tranchant de la lame et s’arrêta sur la pointe.
– C’est ce qu’il y a de mieux… et de plus discret. Avec les lois d’ici, faut être prudent. Les bergers se plaignent de perdre des brebis, mais d’un autre côté ils ne veulent pas d’histoires. Alors, ils me demandent de chasser à l’ancienne, au piège, comme j’ai appris dans les Carpates. Là-bas au moins, on pouvait chasser comme on voulait.

Un silence hésitant était tombé entre les hommes. Tous regardaient la tête de l’animal, posée à plat sur la table. Sous la lumière de l’ampoule, les crocs semblaient énormes. Les plus impressionnants étaient ceux de devant, longs comme des phalanges, lisses comme de la porcelaine.

– Range ça, dit brutalement Antonin Baud, y a déjà assez de nous trois à être au courant. Va falloir aviser et vite, ajouta-t-il à l’adresse de ses deux compagnons. On convoque un bureau ce soir à 20 h 30.

Désignant du doigt Roman Liescu, il lui dit:

– T’éloigne pas, on risque d’avoir besoin de toi. Tu loges où ?
– Dans un chalet d’alpage, un peu avant la combe.
– Le chalet de l’échat… mais c’est à deux heures.
– Ça me convient.
– Comme tu veux ! On passera te dire demain matin ce qu’on aura décidé.
– Venez à pied, les bruits portent loin dans la combe et attendez au chalet. Ni feu, ni cigarette, ni chien. À demain, dit-il à chacun des hommes. Puis, fixant Antonin dans les yeux, il ajouta :
– Tuer un loup au poignard, tu vas voir, c’est quelque chose pour un chasseur.

La réunion de la société de chasse fut vite expédiée. À 22 heures, les hommes étaient déjà aux Trois Cascades pour préparer l’expédition
du lendemain. Volets fermés, bec-de-cane enlevé, le café avait retrouvé ses heures de couvre-feu.
La patronne, prévenue de l’arrivée des chasseurs, n’était pas pour autant dans la confidence.

– C’est rapport au gars de ce matin, avait éludé Antonin à la question tout juste susurrée par Angèle.
– Alors on fait comme on a dit : Robert et Luc avec moi, on sera de l’équipe du Roumain. Les autres, vous formez des groupes de trois. Question cartouches, vous chargez gros, faut pas prendre de risques. Et je vous rappelle que, pour nos femmes, on va au sanglier.

Les yeux plissés sur ses souvenirs de chasse, il ajouta pour lui-même :

– Jamais j’aurais pensé m’embarquer dans une histoire pareille : tuer un loup au poignard, bon Dieu, si on m’avait dit ça. Les os de ses phalanges avaient brusquement blanchi, ses doigts s’étaient repliés dans la paume, les ongles cherchaient la chair.

Roman Liescu n’était pas au chalet quand arrivèrent les chasseurs. La porte fut ouverte avec précaution. Pour éviter les grincements, il fallut la soulever légèrement sur ses gonds. Gonflée par l’humidité de la nuit, une planche racla le sol en début de course. Un bruit de gravier sur de la pierre sèche. Un léger coup d’épaule suffit pour l’entrebâiller, juste de quoi passer de face. À l’intérieur régnait une odeur sèche, poussiéreuse. Le silence bruissait de ces millions de brins de foin entassés dans la partie haute du fenil.

– Il nous a dit d’attendre, on attend, ordonna Antonin Baud, nerveux, déçu de ne pas être déjà de la partie.

Assis sur l’unique banc, la Remington entre les jambes, il caressait l’acier lisse du canon, agacé de retrouver à chaque passage la cicatrice qu’un choc avait gravée dans le métal. Vainement, son ongle passait et repassait dans l’espoir de l’effacer. En voyant la porte s’entrebâiller, il se leva d’un coup, les yeux fixés sur le rectangle de nuit.

– On t’attendait, fit-il, pris au dépourvu.
– Je sais, dit le Roumain, je vous ai entendu passer le pont de fer.

Sans prendre la peine de saluer chacun des hommes, il enchaîna :

– Y a pas de temps à perdre, ils sont là-haut sur le versant nord. Faut en profiter, le vent est tombé.

Son regard sauta d’un homme à l’autre pour une brève inspection :

– Vous laissez les fusils et les sacs ici, la pente est déjà assez raide.
– Mais les fusils, protesta Antonin.
– T’inquiète pas, répondit Roman, les loups attaquent quand ils ont faim. Et avec les cinq brebis égorgées cette nuit, ils ne reprendront pas la chasse avant demain.
– Des brebis… des jeunes ? s’inquiéta l’un des hommes.
– J’ai pas pu m’approcher, j’étais contre le vent.
– On verra quand le jour sera levé, ordonna Antonin Baud, au moment où il ouvrait la porte du chalet. Le même bruit de gravier écrasé se fit entendre.

Le jour n’était pas encore là, mais des lueurs, venues de derrière les cimes, annonçaient son approche. D’ici quelques minutes, une lumière laiteuse viendrait délayer la nuit. Roman Liescu allait devant, d’un pas long, souple, jamais hésitant. Le pied se posait là où l’œil le lui indiquait. Brusquement, il s’arrêta, se pencha en avant et posa un genou au sol. Tout cela dans un même mouvement. Sans à-coup, sans heurt, presque au ralenti.

– Là, murmura-t-il, le doigt pointé sur une coulée de terre, ils sont passés il y a peu de temps.

Les hommes en cercle observaient le sol.

– Regarde, dit-il à Antonin, l’empreinte ressemble à une patte de chien mais c’est bien un loup.
– T’es sûr ?

– Certain. Chez le loup, les pelotes des doigts sont grosses et allongées ; chez le chien, elles sont nettement moins écartées. Et puis les traces des pattes antérieures et postérieures sont bien en ligne, celle de la patte arrière est pratiquement posée dans celle de devant. Pas de doute, ils étaient en maraude quand ils sont passés là.

– Et il y a longtemps ? demanda l’un des chasseurs.
– C’est tout frais, ça remonte à une heure au plus.
– Qu’est-ce qu’on fait alors ?
– On les piste, il faut les loger avant le jour. Après, ce sera beaucoup plus difficile.
– Dis-moi, t’es sûr qu’on peut les chasser ? demanda brusquement le Roumain à Antonin.
– Sans problème, on a voté, personne d’autre n’est au courant.
– C’est mieux, poursuivit Roman Liescu, on va les faire au poignard. Tuer un loup à la lame, tu t’en souviendras, je peux te le dire…

Sur les indications du Roumain, deux groupes partirent en rabatteurs pour prendre les loups à revers depuis la cime du Grand Belvédère, les autres restèrent dans la combe. Entre les branches de noisetier sauvage et les tiges de véraire blanc, chacun observait, couché au ras du sol. La lumière était juste suffisante pour distinguer la découpe crénelée des sapins. D’un instant à l’autre, la combe allait être envahie d’une lumière rasante, blanche avant d’être claire, opaque avant d’être fine.

Un temps, Antonin Baud caressa le projet de se lever pour voir le soleil basculer au-dessus des monts. Le risque d’une remarque de la part du Roumain l’en dissuada. Il fallait attendre, dût-il s’engourdir du froid de la terre. L’attente ne fut pas vaine.

– Là-haut, murmura le Roumain, la main en creux devant la bouche, ils sont là-haut, le long du ressaut.
– Je les vois pas.
– Le long des saules nains, tu prends deux doigts à gauche, il y a des rochers ?
– Oui.
– Descends encore, à l’aplomb du gros bloc, dans les herbes, ils sont couchés, seules leurs têtes dépassent.
– Vu, ils sont trois.
– Non deux, à côté c’est une souche.
– Je suis sûr de voir un museau, se dit Antonin, ce serait bien la première fois qu’une souche remue.

Au milieu de sa poitrine, là où les mots venaient de naître, une immense chaleur respirait, au rythme de son sang. Pour la première fois de sa vie, il avait des loups à portée de fusils.

– Bon, souffla le Roumain, on va s’occuper d’eux. On posera les pièges ce soir, mais vaudrait mieux que je sois seul, c’est dangereux. Il me faudrait deux ou trois jeunes brebis pour les attirer.
– Je m’en occupe, proposa Antonin Baud. Je redescends vite fait, vous n’aurez qu’à m’atten­dre au pont de fer.

La descente fut rapide. Antonin Baud coupa par les pâtures puis directement par les vergers pour gagner du temps. Avant de passer chez son gendre pour prendre les brebis, il s’arrêta aux Trois Cascades.

– Une roteuse, vite fait Angèle, lança-t-il à peine entré.
– Bonjour Antonin, y a des gens qui veulent te parler.
– Pas le temps, j’ai à faire.
– C’est important…
– Je m’en fous.
– C’est au sujet de l’homme avec qui vous avez discuté hier.
– Roman ? Qu’est-ce qu’on lui veut ? dit-il en regardant autour de lui.
– Ce sont ces messieurs dames au fond.

Assis devant leur tasse, un couple de vieux attendait comme sur un quai de gare. Ils étaient côte à côte dans de vieux manteaux de ville. De ces manteaux en faux poils de chameaux comme on en portait il y a dix ou quinze ans. L’homme avait posé sa casquette devant lui, contre le cendrier Pastis 51. Il regarda Antonin marcher vers lui à grands pas mais n’eut pas le temps de se lever.

– Antonin Baud, vous voulez me parler ?
– Oui, nous sommes les parents de Roman Liescu, vous le connaissez, n’est-ce pas ?
– Si je le connais !
– Voilà… on voudrait pas que vous lui fassiez du mal.
– Par Dieu, pourquoi je lui ferais du mal ?
– Parce qu’il a dû vous parler de ses histoires de loups.
– Bien sûr, il est là-haut dans la combe avec mes hommes.
– C’est pas la peine de vous donner tout ce mal, hésita le vieux, notre fils est un peu simple, un peu simplet, vous comprenez.
– Oui, il a eu des convulsions quand il était petit, ajouta la vieille femme, s’excusant presque d’avoir pris la parole.
– Et alors ?
– Alors, il n’a jamais été chasseur, il n’a même jamais aperçu un loup de sa vie.
– Mais je les ai vus, ils sont dans la combe.
– Ce ne sont pas des loups, ce sont ses chiens, il les a dressés à attaquer les brebis pour faire croire à des loups.
– Qu’est-ce que vous me chantez là ? J’ai vu les empreintes.
– Il les fait avec des pattes de loups qu’il a dans son sac. Il les a volées dans un bric-à-brac.
– Ah, fit Antonin, et la tête du loup ?
– C’est pareil, on a dû dédommager le brocanteur pour éviter les histoires.
– On vous remboursera s’il a égorgé des bêtes, mais ne lui faites pas de mal, c’est pas de sa faute, il est simple d’esprit, reprit la vieille femme.

Antonin Baud sentait le sang lui battre aux tempes. Il ne savait plus s’il était submergé par la colère ou la déception. Des vagues bouillantes cognaient dans ses veines comme le jour où il avait eu une attaque.

– Je vais vous le ramener votre garçon, finit-il par dire. Je lui ferai pas de mal, je le promets, mais je vais lui remettre les oreilles face à la route.

Antonin Baud remonta dans la combe encore plus vite qu’il n’en était descendu. Un point dur lui vrillait la poitrine, il marchait trop vite. Moins de deux heures plus tard, il retrouva Luc et Robert adossés au pont de fer.

– Ça n’a pas l’air d’aller ? demanda le grand Luc.
– Il s’est foutu de nous, le Roumain, il nous a roulés, y a pas plus de loup dans la combe que de dents à mes pigeons. Il est venu avec ses deux chiens pour nous faire croire, mais c’est un simplet, ses parents viennent de tout me raconter. Où est-il que je lui cause ?

Luc et Robert ne parlaient pas. Ils regardaient le Giffre en contrebas. Luc aurait bien voulu dire que cette histoire sentait l’embrouille depuis le début, qu’il en avait parlé à son beau-père, retraité des Eaux et Forêts, que sa femme lui avait conseillé de se méfier… Il se contentait de pousser des cailloux du bout du pied par-dessous le parapet du pont.

– Alors, où il est ?
– Il est parti en début d’après-midi pour repérer l’endroit où il voulait mettre ses pièges.
– On y va, ordonna Antonin.

L’endroit ne fut pas difficile à trouver. En suivant la travée ouverte dans les herbes par les pas du Roumain, les trois hommes parvinrent à un replat abrité par de jeunes sapins. Le soleil d’automne pressait les herbes de leur dernier tanin. Il faisait chaud. Une chaleur immobile qu’un vent léger semblait impuissant à perturber. Écartant les herbes pour mieux voir, Antonin Baud s’arrêta soudain, la main à la poitrine, les jambes pliées d’un bon mètre sous le poids de ce qu’il venait de voir. Au milieu d’un véritable carnage de chair, Roman Liescu gisait, la gorge affreusement saccagée, le visage méconnaissable. À ses côtés, ses deux chiens étaient dans le même état.