Récits de voyage : domaine public

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Retrouvez sur cette page un texte ancien, du domaine public. De vielles choses encore très lisibles… Dans ce numéro: un extrait de l’Enquête

Hérodote – L’Enquête

Dans la première partie de l’Enquête (livres I à IV), Hérodote a relaté la naissance et le développement de la puissance perse avec le roi Cyrus et ses successeurs Cambyse puis Darius. Au livre V commence le conflit qui, de 511 à 479 avant notre ère, oppose les Perses à la Grèce. Dans ce passionnant récit – la première grande œuvre en prose de la littérature grecque -, Hérodote nous dit pourquoi et comment les deux mondes de son temps, l’Est et l’Ouest, se sont toujours heurtés et puis, deux générations avant lui, se sont engagés dans la plus grande guerre de leur histoire, les guerres Médiques. Le conflit de l’Est contre l’Ouest, des Barbares contre les Grecs, de l’Orient contre l’Occident, a des résonances très actuelles, et ce n’est pas la moindre raison de lire la dernière partie de cette étonnante «Enquête».

L’ÉGYPTE. – LA PERSE. – CAMBYSE. – MEMPHIS. – LE BOEUF APIS. – L’ÉTHIOPIE. – POLYCRATES. – AMASIS. -LE FAUX SMERDIS. – DARIUS. – SIÈGE DE BABYLONE. – ZOPYRE, etc.

I. Ce fut donc contre ce prince que marcha Cambyse, fils de Cyrus, avec une armée composée des peuples soumis à son obéissance, entre autres des Ioniens et des Éoliens. Voici quel fut le sujet de cette guerre. Cambyse avait fait demander par un ambassadeur la fille d’Amasis. Il suivait en cela le conseil d’un Égyptien, qui l’en pressait pour se venger de son prince, qui l’avait arraché d’entre les bras de sa femme et de ses enfants, pour l’envoyer en Perse lorsque Cyrus avait fait prier Amasis de lui envoyer le meilleur médecin qu’il y eût dans ses États pour les maladies des yeux. Ce médecin, qui avait le coeur ulcéré, ne cessait de solliciter Cambyse de demander la fille d’Amasis, afin de mortifier celui-ci s’il l’accordait, ou de le rendre odieux au roi de Perse s’il la refusait. Amasis, qui haïssait autant les Perses qu’il en redoutait la puissance, ne pouvait se résoudre ni à l’accorder ni à la refuser, sachant bien que Cambyse n’avait pas dessein de l’épouser, mais d’en faire sa concubine. Après de sérieuses réflexions, voici comment il se conduisit. Il avait à sa cour une fille d’Apriès, son prédécesseur. C’était une princesse d’une taille avantageuse et d’une grande beauté, et la seule qui fût restée de cette maison; elle se nommait Nitétis. Amasis, l’ayant fait revêtir d’une étoffe d’or, l’envoya en Perse, comme si elle eût été sa fille. Quelque temps après, Cambyse l’ayant saluée du nom de son père: «Vous ignorez, seigneur, lui dit-elle, qu’Amasis vous trompe; il m’a envoyée vers vous avec ces riches habits, comme si j’étais sa fille, quoique je n’aie point d’autre père qu’Apriès. Ce prince était son maître; Amasis s’est révolté contre lui avec les Égyptiens, et en a été le meurtrier.» A ce discours, Cambyse entra dans une furieuse colère, et résolut, pour venger ce meurtre, de porter la guerre en Égypte.

II. Tel en fut le sujet, selon les Perses. Les Égyptiens revendiquent Cambyse ; ils prétendent qu’il était fils de cette fille d’Apriès, et que ce ne fut point lui, mais Cyrus qui envoya demander la fille d’Amasis. Cela est d’autant moins juste, qu’étant de tous les peuples les mieux instruits des lois et des usages des Perses, ils savent premièrement qu’en Perse la loi ne permet pas à un fils naturel de succéder à la couronne lorsqu’il y en a un légitime ; secondement, que Cambyse était fils de Cassandane; fille de Pharnaspes, de la race des Achéménides, et non de la princesse égyptienne. Mais ils intervertissent l’histoire, en prétextant cette alliance avec la maison de Cyrus.

III. On raconte aussi l’histoire suivante; mais je n’y trouve aucune vraisemblance. Une femme de qualité, Perse de naissance, s’étant rendue chez les femmes de Cyrus, fut frappée de la beauté et de la taille avantageuse des enfants de Cassandane, qu’elle voyait auprès de cette princesse; elle en témoigna de l’admiration, et lui donna de grandes louanges. Eh bien, répondit Cassandane, quoique mère de princes si bien faits, Cyrus n’a pour moi que du mépris, et tous les honneurs sont pour l’esclave égyptienne. Sa colère contre Nitétis lui dictait ce langage. Sur quoi Cambyse, l’aîné de ses enfants, prenant la parole: Ma mère, lui dit-il, lorsque je serai en âge d’homme, je détruirai l’Égypte de fond en comble. On ajoute que ces paroles du jeune prince, qui avait alors environ dix ans, étonnèrent ces femmes, et que Cambyse, s’en étant ressouvenu, porta la guerre en Égypte dès qu’il eut atteint l’âge viril et qu’il fut parvenu à la couronne.

IV. Il survint aussi un autre événement que voici, et qui contribua à faire entreprendre cette expédition. Un officier des troupes auxiliaires d’Amasis, nommé Phanès, originaire de la ville d’Halicarnasse, homme excellent pour le conseil et brave guerrier, mécontent de ce prince, se sauva d’Égypte par mer pour avoir un entretien avec Cambyse. Comme il occupait un rang distingué parmi les troupes auxiliaires, et qu’il avait une très grande connaissance des affaires d’Égypte, Amasis fit tout ses efforts pour le remettre en son pouvoir. L’ayant fait poursuivre par une trirème montée par le plus fidèle de ses eunuques, celui-ci l’atteignit en Lycie et le fit prisonnier ; cependant il ne le ramena pas en Égypte. Phanès enivra ses gardes, et, s’étant tiré de ses mains par son adresse, il se rendit à la cour de Perse. Cambyse se disposait alors à marcher en Égypte; mais la difficulté de faire traverser à son armée des déserts où l’on ne trouve point d’eau le retenait, lorsque Phanès arriva. Celui-ci apprit au roi l’état des affaires d’Amasis et ce qui avait rapport au passage des déserts, et lui conseilla d’envoyer prier le roi des Arabes de lui permettre de passer sur ses terres, et de lui donner les moyens de l’exécuter avec sûreté.

V. C’est en effet le seul endroit par où il soit possible de pénétrer en Égypte. Car la Syrie de la Palestine s’étend depuis la Phénicie jusqu’aux confins de la ville de Cadytis; et de cette ville, qui, à mon avis, n’est guère moins grande que Sardes, toutes les places maritimes, jusqu’à Jénysus, appartiennent aux Arabes. Le pays, depuis Jénysus jusqu’au lac Serbonis, près duquel est le mont Casius, qui s’étend jusqu’à la mer, appartient de nouveau aux Syriens de la Palestine. L’Égypte commence au lac Serbonis, dans lequel on dit que Typhon se cacha. Or, tout cet espace entre la ville. de Jénysus, le mont Casius et le lac Serbonis, forme un vaste désert d’environ trois jours de marche, d’une très grande sécheresse et aridité.

VI. Voici la manière dont on remédie à cet inconvénient. Je vais dire ce que savent peu de personnes parmi celles qui vont par mer en Égypte. On porte deux fois par an en Égypte, de tous les différents pays de la Grèce, et, outre cela, de la Phénicie, une grande quantité de jarres de terre pleines de vin; et cependant on n’y voit pas, pour ainsi dire, une seule de ces jarres. Que deviennent-elles donc ? pourrait-on demander. Je vais le dire. Dans chaque ville, le démarque (magistrat) est obligé de faire ramasser toutes les jarres qui s’y trouvent, et de les faire porter à Memphis; de Memphis on les envoie pleines d’eau dans les lieux arides de la Syrie. Ainsi toutes les jarres que l’on porte en Égypte, et que l’on y met en réserve, sont reportées en Syrie et rejointes aux anciennes.

VII. Ce sont les Perses qui ont facilité ce passage, en y faisant porter de l’eau de la manière que nous venons de le dire, dès qu’ils se furent rendus maîtres de l’Égypte. Mais comme, dans le temps de cette expédition, il n’y avait point en cet endroit de provision d’eau, Cambyse, suivant les conseils de Phanès d’Halicarnasse, fit prier par ses ambassadeurs le roi des Arabes de lui procurer un passage sûr ; et il l’obtint après qu’on se fut juré une foi réciproque.

VIII. Il n’y a point de peuples plus religieux observateurs des serments que les Arabes. Voici les cérémonies qu’ils observent à cet égard : Lorsqu’ils veulent engager leur foi, il faut qu’il y ait un tiers, un médiateur. Ce médiateur, debout entre les deux contractants, tient une pierre aiguë et tranchante, avec laquelle il leur fait à tous deux une incision à la paume de la main, près des grands doigts. Il prend ensuite un petit morceau de l’habit de chacun, le trempe dans leur sang, et en frotte sept pierres qui sont au milieu d’eux, en invoquant Bacchus et Uranie. Cette cérémonie achevée, celui qui a engagé sa foi donne à l’étranger, ou au citoyen si c’est avec un citoyen qu’il traite, ses amis pour garants; et ceux-ci pensent eux-mêmes qu’il est de l’équité de respecter la foi des serments, Ils croient qu’il n’y a point d’autres dieux que Bacchus et Uranie. Ils se rasent la tête comme ils disent que Bacchus se la rasait, c’est-à-dire en rond et autour des tempes. Ils appellent Bacchus Urotal, et Uranie Alitat.

IX. Lorsque le roi d’Arabie eut conclu le traité avec les ambassadeurs de Cambyse, il fit remplir d’eau des peaux de chameaux, et en fit charger tous les chameaux qu’il y avait dans ses États. Cela fait, on les mena dans les lieux arides, où il alla attendre l’armée de Cambyse. Ce récit me paraît le plus vraisemblable; mais je ne dois point passer sous silence l’autre manière de raconter le même fait, quoique moins croyable. Il y a en Arabie un grand fleuve qu’on nomme Corys: il se jette dans la mer Érythrée (mer Rouge). Depuis ce fleuve, le roi d’Arabie fit faire, à ce que l’on dit, un canal avec des peaux de boeufs et autres animaux, crues et cousues ensemble. Ce canal, qui s’étendait depuis ce fleuve jusque dans les lieux arides, portait de l’eau dans de grandes citernes qu’on y avait creusées pour fournir de l’eau à l’armée. Or il y a douze journées de chemin depuis ce fleuve jusqu’à ce désert. On ajoute qu’on y conduisit de l’eau en trois endroits par trois canaux différents.

X. Psamménite, fils d’Amasis, campa vers la bouche Pélusienne du Nil, où il attendit l’ennemi. Il venait de succéder à son père Amasis, qui ne vivait plus lorsque Cambyse entra en Égypte. Il était mort après un règne de quarante-quatre ans, pendant lesquels il n’éprouva rien de fâcheux. Après sa mort on l’embauma, et on le mit dans le monument qu’il s’était fait faire lui-même dans l’en-ceinte sacrée de Minerve. Il y eut en Égypte, sous le règne de Psamménite, un prodige: il plut à Thèbes en Égypte ; ce qui n’était point arrivé jusqu’alors, et ce qu’on n’a point vu depuis le règne de ce prince jusqu’à mon temps, comme le disent les Thébains eux-mêmes ; car il ne pleut jamais dans la haute Égypte, et il y plut alors.

XI. Lorsque les Perses eurent traversé les lieux arides, et qu’ils eurent assis leur camp près de celui des Égyptiens, comme pour leur livrer bataille, les Grecs et les Cariens à la solde de Psamménite, indignés de ce que Phanès avait amené contre l’Égypte une armée d’étrangers, se vengèrent de ce perfide sur ses enfants qu’il avait laissés en ce pays lorsqu’il partit pour la Perse. Ils les menèrent au camp ; et ayant placé à la vue de leur père un cratère entre les deux armées, on les conduisit l’un après l’autre en cet endroit, et on les égorgea sur le cratère. Lorsqu’on les eut tous tués, on mêla avec ce sang, dans le même cratère, du vin et de l’eau, et tous les auxiliaires en ayant bu, on en vint aux mains. Le combat fut rude et sanglant; il y périt beaucoup de monde de part et d’autre; mais enfin les Égyptiens tournèrent le dos.

XII. J’ai vu sur le champ de bataille une chose fort surprenante, que les habitants de ce canton m’ont fait remarquer. Les ossements de ceux qui périrent à cette journée sont encore dispersés, mais séparément; de sorte que vous voyez d’un côté ceux des Perses, et de l’autre ceux des Égyptiens, aux mêmes endroits où ils étaient dès les commencements. Les têtes des Perses sont si tendres, qu’on peut les percer en les frappant seulement avec un caillou; celles des Égyptiens sont au contraire si dures, qu’à peine peut-on les briser à coups de pierres. Ils m’en dirent la raison, et n’eurent pas de peine à me persuader. Les Égyptiens, me dirent-ils, commencent dès leur bas âge à se raser la tête; leur crâne se durcit par ce moyen au soleil, et ils ne deviennent point chauves. On voit, en effet, beaucoup moins d’hommes chauves en Égypte que dans tous les autres pays. Les Perses, au contraire, ont le crâne faible, parce que dès leur plus tendre jeunesse ils vivent à l’ombre, et qu’ils ont toujours la tête couverte d’une tiare. J’ai vu de telles choses; et aussi j’ai remarqué à Paprémis quelque chose de semblable à l’égard des ossements de ceux qui furent défaits avec Achéménès, fils de Darius, par Inaros, roi de Libye.