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Le webzine consacré à la littérature de voyage.
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- Un café arrosé, commanda l’homme accoudé au comptoir.Son dos, arrondi par l’épaisseur de sa canadienne, lui donnait un aspect massif, rustaud. Au col et aux épaules, des auréoles apparaissaient sur le tissu marron, dessinant des continents aux frontières imprécises. - Arrosé de quoi ? interrogea Angèle dont la main hésitait entre les
verres à rhum et ceux, plus ventrus, réservés aux alcools forts. Elle gardait ses distances comme toujours avec les inconnus, surtout avec ceux qui n’emportaient pas sa confiance au premier regard. - Servez, ça réchauffera toujours, acquiesça l’homme. Il s’était déplacé d’un demi-tour, cherchant à accrocher le regard des trois habitués assis au fond de la salle. Aucun d’eux n’avait levé le nez, mais ils ne perdaient pas pour autant un souffle de ce qui se passait. Repoussant son verre, juste histoire de faire un geste, Antonin Baud s’adressa à ses voisins avec des mots secs, durs comme des coins de bois. - Qui c’est ? demanda-t-il, le menton pointé en direction du
comptoir. Posé au sol, un sac tout en hauteur tenait en appui contre le comptoir. Ce n’était pas un sac à dos à lanières comme il est encore courant d’en voir mais une sorte de sac à grosses coutures, corseté de bandes de cuir noir. Un cadenas de cuivre, passé dans les œillets, en assurait la fermeture. - La même chose, dit l’homme en tapotant son verre sur le comptoir.
Ses doigts aux articulations saillantes témoignaient de leur habitude à
tenir des manches d’outils. La patronne des Trois Cascades hésita. Fallait-il donner le nom ou indiquer à l’étranger que le président de la société de chasse était assis au fond de la salle ? Elle n’eut pas à réfléchir. - Qu’est-ce qu’on lui veut à la société de chasse ? lança Antonin Baud avec ce ton d’adjoint au maire qu’il se croyait obligé d’adopter pour parler en public. L’homme du comptoir se retourna, plissa le front d’un mouvement de sourcils et parla d’une voix calme. - C’est pour prévenir qu’il y a un couple de loups dans la vallée. Malgré ses soixante-deux ans, Antonin en imposait encore. À grands pas, il se dirigea vers le comptoir, main tendue. Vieux réflexe de militant : quand tu connais pas, tu apprivoises d’abord et tu serres après. - Antonin Baud, président de la société de chasse. |
Lisez donc ces petits chefs-d'œuvre savoyards. Cela vous prendra juste le temps de vous émerveiller. Ici, les pierres moussues roulées dans les torrents ont des vies antérieures, les mules, des états d'âme, les médecins, des destinées qu'épargne enfin la terrible logique de la Science. Ici, les êtres sont à leur juste place, au bistrot, à la ferme, dans les grandes solitudes montagnardes, face aux éléments avec lesquels il faut en permanence discuter, négocier, ruser. La simple humanité les fait tenir debout, et avancer vers des mystères qui bien souvent les dépassent sauf quand ils vous persuadent, les madrés, de les avoir organisés. Pitoyables et sublimes, collés à leur terre de cols, de lacs, de rivières et de brumes, ils sont en liberté dans les grands espaces d'un pays semblable à nul autre. Et l'auteur, qui les connaît comme s'il les avait enfantés, s'en amuse et les respecte, triture leurs âmes complexes, les confesse et les absout, en fin de compte. Il les aime, et voilà tout. Prenez donc la route, avec des compagnons de qualité. Et faites passer : Patrick Breuzé raconte ses pays, ça, c'est une bonne nouvelle! (Quatrième de couverture) |
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Antonin Baud fit un pas en arrière pour mieux toiser celui qui lui faisait face. Un faux maigre mais pas une once de graisse, estima-t-il d’un coup d’œil comme il l’eût fait d’une bête à dépecer. Trente-cinq, quarante ans et pas pourri. - Et tu viens d’où comme ça ? demanda Antonin, décidé à ne pas
s’en laisser compter par un rouleux de vingt ans son cadet. Ce faisant, il lui prit le bras pour l’entraîner vers
le fond de la salle où les deux autres - Angèle, quatre roteuses, on va avoir soif. Elle servait le vin de haut pour lui laisser le temps de bien s’enrouler au fond du verre. Des grains d’air s’en échappaient, hésitaient un instant, tournoyaient, puis remontaient en chapelet vers la lumière. Sans attendre que les autres fussent servis, Antonin vida son verre d’un trait. - T’as dû confondre avec des chiens voilà tout, dit-il, le verre
encore à la main. Un silence hésitant était tombé entre les hommes. Tous regardaient la tête de l’animal, posée à plat sur la table. Sous la lumière de l’ampoule, les crocs semblaient énormes. Les plus impressionnants étaient ceux de devant, longs comme des phalanges, lisses comme de la porcelaine. - Range ça, dit brutalement Antonin Baud, y a déjà assez de nous trois à être au courant. Va falloir aviser et vite, ajouta-t-il à l’adresse de ses deux compagnons. On convoque un bureau ce soir à 20 h 30. Désignant du doigt Roman Liescu, il lui dit: - T’éloigne pas, on risque d’avoir besoin de toi. Tu loges où ? La réunion de la société de chasse fut vite expédiée. À 22
heures, les hommes étaient déjà aux Trois Cascades pour préparer
l’expédition - C’est rapport au gars de ce matin, avait éludé Antonin à la
question tout juste susurrée par Angèle. Les yeux plissés sur ses souvenirs de chasse, il ajouta pour lui-même : - Jamais j’aurais pensé m’embarquer dans une histoire pareille : tuer un loup au poignard, bon Dieu, si on m’avait dit ça. Les os de ses phalanges avaient brusquement blanchi, ses doigts s’étaient repliés dans la paume, les ongles cherchaient la chair. |
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Roman Liescu n’était pas au chalet quand arrivèrent les chasseurs. La porte fut ouverte avec précaution. Pour éviter les grincements, il fallut la soulever légèrement sur ses gonds. Gonflée par l’humidité de la nuit, une planche racla le sol en début de course. Un bruit de gravier sur de la pierre sèche. Un léger coup d’épaule suffit pour l’entrebâiller, juste de quoi passer de face. À l’intérieur régnait une odeur sèche, poussiéreuse. Le silence bruissait de ces millions de brins de foin entassés dans la partie haute du fenil. - Il nous a dit d’attendre, on attend, ordonna Antonin Baud, nerveux, déçu de ne pas être déjà de la partie. Assis sur l’unique banc, la Remington entre les jambes, il caressait l’acier lisse du canon, agacé de retrouver à chaque passage la cicatrice qu’un choc avait gravée dans le métal. Vainement, son ongle passait et repassait dans l’espoir de l’effacer. En voyant la porte s’entrebâiller, il se leva d’un coup, les yeux fixés sur le rectangle de nuit. - On t’attendait, fit-il, pris au dépourvu. Sans prendre la peine de saluer chacun des hommes, il enchaîna : - Y a pas de temps à perdre, ils sont là-haut sur le versant nord. Faut en profiter, le vent est tombé. Son regard sauta d’un homme à l’autre pour une brève inspection : - Vous laissez les fusils et les sacs ici, la pente est déjà assez
raide. Le jour n’était pas encore là, mais des lueurs, venues de derrière les cimes, annonçaient son approche. D’ici quelques minutes, une lumière laiteuse viendrait délayer la nuit. Roman Liescu allait devant, d’un pas long, souple, jamais hésitant. Le pied se posait là où l’œil le lui indiquait. Brusquement, il s’arrêta, se pencha en avant et posa un genou au sol. Tout cela dans un même mouvement. Sans à-coup, sans heurt, presque au ralenti. - Là, murmura-t-il, le doigt pointé sur une coulée de terre, ils sont passés il y a peu de temps. Les hommes en cercle observaient le sol. - Regarde, dit-il à Antonin, l’empreinte ressemble à une patte de
chien mais c’est bien un loup. - Certain. Chez le loup, les pelotes des doigts sont grosses et allongées ; chez le chien, elles sont nettement moins écartées. Et puis les traces des pattes antérieures et postérieures sont bien en ligne, celle de la patte arrière est pratiquement posée dans celle de devant. Pas de doute, ils étaient en maraude quand ils sont passés là. - Et il y a longtemps ? demanda l’un des chasseurs. Sur les indications du Roumain, deux groupes partirent en rabatteurs pour prendre les loups à revers depuis la cime du Grand Belvédère, les autres restèrent dans la combe. Entre les branches de noisetier sauvage et les tiges de véraire blanc, chacun observait, couché au ras du sol. La lumière était juste suffisante pour distinguer la découpe crénelée des sapins. D’un instant à l’autre, la combe allait être envahie d’une lumière rasante, blanche avant d’être claire, opaque avant d’être fine. Un temps, Antonin Baud caressa le projet de se lever pour voir le soleil basculer au-dessus des monts. Le risque d’une remarque de la part du Roumain l’en dissuada. Il fallait attendre, dût-il s’engourdir du froid de la terre. L’attente ne fut pas vaine. - Là-haut, murmura le Roumain, la main en creux devant la bouche, ils
sont là-haut, le long du ressaut. Au milieu de sa poitrine, là où les mots venaient de naître, une immense chaleur respirait, au rythme de son sang. Pour la première fois de sa vie, il avait des loups à portée de fusils. - Bon, souffla le Roumain, on va s’occuper d’eux. On posera les pièges
ce soir, mais vaudrait mieux que je sois seul, c’est dangereux. Il me
faudrait deux ou trois jeunes brebis pour les attirer. La descente fut rapide. Antonin Baud coupa par les pâtures puis directement par les vergers pour gagner du temps. Avant de passer chez son gendre pour prendre les brebis, il s’arrêta aux Trois Cascades. - Une roteuse, vite fait Angèle, lança-t-il à peine entré. |
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Assis devant leur tasse, un couple de vieux attendait comme sur un quai de gare. Ils étaient côte à côte dans de vieux manteaux de ville. De ces manteaux en faux poils de chameaux comme on en portait il y a dix ou quinze ans. L’homme avait posé sa casquette devant lui, contre le cendrier Pastis 51. Il regarda Antonin marcher vers lui à grands pas mais n’eut pas le temps de se lever. - Antonin Baud, vous voulez me parler ? |
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Antonin Baud sentait le sang lui battre aux tempes. Il ne savait plus s’il était submergé par la colère ou la déception. Des vagues bouillantes cognaient dans ses veines comme le jour où il avait eu une attaque. - Je vais vous le ramener votre garçon, finit-il par dire. Je lui ferai pas de mal, je le promets, mais je vais lui remettre les oreilles face à la route. Antonin Baud remonta dans la combe encore plus vite qu’il n’en était descendu. Un point dur lui vrillait la poitrine, il marchait trop vite. Moins de deux heures plus tard, il retrouva Luc et Robert adossés au pont de fer. - Ça n’a pas l’air d’aller ? demanda le grand Luc. Luc et Robert ne parlaient pas. Ils regardaient le Giffre en contrebas. Luc aurait bien voulu dire que cette histoire sentait l’embrouille depuis le début, qu’il en avait parlé à son beau-père, retraité des Eaux et Forêts, que sa femme lui avait conseillé de se méfier… Il se contentait de pousser des cailloux du bout du pied par-dessous le parapet du pont. - Alors, où il est ? L’endroit ne fut pas difficile à trouver. En suivant la travée ouverte dans les herbes par les pas du Roumain, les trois hommes parvinrent à un replat abrité par de jeunes sapins. Le soleil d’automne pressait les herbes de leur dernier tanin. Il faisait chaud. Une chaleur immobile qu’un vent léger semblait impuissant à perturber. Écartant les herbes pour mieux voir, Antonin Baud s’arrêta soudain, la main à la poitrine, les jambes pliées d’un bon mètre sous le poids de ce qu’il venait de voir. Au milieu d’un véritable carnage de chair, Roman Liescu gisait, la gorge affreusement saccagée, le visage méconnaissable. À ses côtés, ses deux chiens étaient dans le même état. |
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© Patrick Breuzé - Avec l'autorisation de l'auteur. |
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